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Black monday…

Il y a des jours comme ça.
Aujourd’hui, une partie d’Ittoqqortoormiit a enterré l’un des siens, emporté par l’âge.
Venus des quatre coins de ce village de quatre cent cinquante âmes, un bouquet de fleurs en plastique assorti d’un ruban noir souvent à la main, des femmes et des hommes se sont rassemblés pour la messe en l’honneur du défunt. Aucun enfant n’était présent.
Plus tôt dans la matinée, les proches s’étaient rendus à l’hôpital pour retirer la dépouille de leur ainé, avant de transporter ensuite à pied ce corps recouvert d’un linceul blanc, sur une civière en bois, vers la petite chapelle à côté de l’église.
« Ce sera une messe et un enterrement traditionnels » me disait Erik Pedersen, mon hôte. Effectivement, les proches du défunt étaient tous vêtus au moins d’un anorak ou d’un haut de couleur blanche, et la petite fille préférée de ce vieil homme arborait la tenue traditionnelle groenlandaise de la côte est de cette île géante.
Son haut était un pull blanc serti de broderies colorées aux motifs parallèles, comme le haut de son pantalon. Cette tenue sobre et élégante était prolongée par les traditionnelles bottes en peaux de phoques.
Les uns et les autres se sont rassemblés dans une file improvisée avant de pénétrer dans cette église en bois peinte en rouge et surmontée d’une petite cloche. L’ambiance était bien sûr à la retenue et la sobriété, personne ne parlait quasiment, mais en revanche quelques sourires occasionnels, ça et là, soulageaient de leurs pesanteurs ces instants.
Précédée par le cercueil blanc, cette assistance est entrée à son tour dans la nef avant que les portes ne se referment pour un office d’environ une heure.
Vous ne verrez pas d’images de cette cérémonie, encore moins de l’office et de l’inhumation. Je n’ai demandé ni au prêtre ni à la famille cette faveur dans ces circonstances. Je ne sais même pas s’ils auraient accepté, ce qui aurait été leur droit le plus strict. La télévision danoise présente sur place a fait quelques « plans » de l’acheminement du corps de l’hôpital à l’église, une centaine de mètres tout au plus, avec l’accord de tous.
Lorsqu’on sait que la plupart des Inuits considèrent ici que de les prendre en photos sans leur accord revient à leur voler leurs âmes, ce dont on peut convenir aisément, c’était au dessus de mes forces de demander quoi que ce soit pour ces funérailles. Je me suis contenté d’observer un peu pour vous raconter.
Après l’église, le cortège s’est rendu en début d’après-midi au cimetière, sur la colline, derrière le pick-up rouge autrefois propriété du défunt et le transportant aujourd’hui vers sa dernière demeure.
La famille a tenu à recouvrir de terre, de ses propres mains, le cercueil blanc après les prières et mots dits par les uns et les autres.
Les drapeaux rouge et blanc du Groenland ne sont plus en berne. Le village a repris ce soir le cours de sa vie, paisible, faisant toujours face à ce Scoresby Fjord qui ne cesse de jouer, de minute en minute, sa partition de lumières et de couleurs dont lui seul à le secret.
Je ne sais toujours pas si je pourrais d’ailleurs visiter un peu plus ce fjord géant, suivre la chasse au narval. Aux dernières nouvelles, alors qu’il y a quelques jours c’était encore possible moyennant finances, je ne serai plus le bienvenu auprès des chasseurs parce que je suis français et journaliste.
Les articles, les photographies, les embargos contre l’exportation de peaux, les campagnes contre la chasse aux bébés phoques ont laissé ici des traces presque indélébiles.
Il me faudra encore mieux expliquer mon projet, ce qui n’est pas simple avec la barrière de la langue. Peu de chasseurs Inuits parlent anglais.
C’est pour cela qu’à partir de jeudi, je vais travailler avec une traductrice qui n’est autre que la fille de mes hôtes.
Espérons que ça débloquera la situation.
Vincent Hilaire

3 thoughts on “Black monday…”

  1. Merci Vincent !! Ne te décourage pas et en aucun cas (tu es le bienvenu quoique tu en penses, ils vont apprendre aussi de toi). Tu es dans une région du monde toute particulière et tout ce qui en fait quelque chose de vrai, unique au monde. Il faut un temps d’adaptation et tu le sais… ne force rien et observe-les, sois comme eux, ils sont vrais ! Avec de l’humilité et de l’amour tu vas réussir. Ce n’est qu’un premier pas d’un bouleversement et d’une grande joie pour toi je pense. Avec mes pensées et mon amitié.

  2. Oups… je vais me permettre une dernière chose Vincent… pas un conseil juste une vraie pensée amicale… et qui part du coeur. N’attend pas trop et tu recevras beaucoup, c’est ce que je remarque et vraiment cela apporte cent fois plus de bonheur et donnes confiance dans les moments plus difficiles !
    Cette population attend plus que de la gentillesse ou de la compassion, des sourires… tu es au coeur d’un monde qui a beaucoup perdu n’oublie pas.
    Et quoiqu’il en soit, tu pourras réajuster, adapter ton projet aux situations… il sera toujours aussi beau et qui sait, encore plus beau car il aura une autre touche, une autre vision des choses. Cette fois je me sauve… et regarde bien, il pointe un rayon de soleil très bientôt pour toi. La traductrice va exprimer tes bonnes intentions, quelle chance ! Gros bisous à toi.

  3. Bonsoir,
    j’ai lu avec beaucoup d’intérêt vos posts.
    Cela d’autant plus que je lis avec tout autant d’intérêt, ceux de ma nièce et de son compagnon qui eux, sont partis pour 6 mois en Amérique Latine dans l’idée de connaitre et partager, en particulier avec les populations autochtones.
    Ce qui me frappe, ce sont vos constatations similaires..la méfiance,la distance,la difficulté d’établir un vrai dialogue.
    Nous ne sommes pas idiots et comprenons pourquoi..mais que c’est triste.
    Leurs histoires ne sont pas les nôtres, bien sûr, mais certains d’entre nous souhaitent établir un pont..espérons..nous pourrions nous apporter tellement!
    Je suis médecin généraliste dans une banlieue défavorisée depuis 25 ans et recueille des paroles aussi..qui leur ressemblent finalement.
    Je passe un très bel été parisien à lire vos blogs..et rêve d’un autre monde..alors que je l’ai sous mon nez..

    Sinon..je regrette de ne pas pouvoir regarder vos photos plein écran…c’est frustrant cette petite vignette qui ne donne rien de votre talent! (je me doute qu’il y a des raisons…économiques..mais c’est frustrant!)

    Au plaisir de vous lire Fabienne

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