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La dernière semaine

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Cette première campagne de Greenlandia touche déjà à sa fin.
J’espère qu’il y en aura beaucoup d’autres un peu partout dans ce pays, qui est à la fois une jeune démocratie et en même temps une terre riche d’une histoire humaine millénaire et exceptionnelle.
Ce projet a vraiment tout son sens, dans cette période charnière.
Il faudra d’ailleurs bien plus d’une campagne à Ittoqqortoormiit même, pour en saisir et en restituer toute la richesse, la complexité. Revenir sûrement un autre été pour suivre les chasses au narval dans le fjord, si les chasseurs en acceptent l’idée, et au printemps pour profiter de l’englacement du fjord. Approfondir un peu plus les contacts noués cet été et découvrir ce territoire autrement en traineaux à chiens.
Cette semaine nous commençons à travailler avec Lea, ma traductrice. J’espère finaliser plusieurs interviews importantes en langue « East Greenlandic ». Car la langue parlée sur cette côte n’est pas la même que celle usitée sur la côte ouest.
Ittoqqortoormiit fut nommée Scoresby en 1925 au moment de sa fondation par le danois Ejnar Mikkelsen. Mais les soixante dix colons inuits originaires de Tassilaq, plus au sud, débarqués cette année là du Gustav Holm avec Mikkelsen, n’étaient pas les premiers vivants ici. Des fouilles ont montré qu’une communauté de femmes et d’hommes inuits s’y était déjà installée bien avant eux, trouvant sur place pour subsister une faune très riche: des ours polaires, des bœufs musqués, des lions de mer, des phoques annelés…
Pour les mêmes raisons, Mikkelsen créait là cette colonie danoise, afin d’asseoir un peu plus également l’influence de la couronne sur cette partie isolée de l’île glacée, qu’était déjà le Groenland.
Avant de s’ouvrir peu à peu au tourisme, plusieurs cruise-ships * ont fait escale ces derniers jours ici en quelques heures, Ittoqqortoormiit a donc toujours été avant tout, avec ce gibier en abondance, un haut lieu de la chasse.
Mais ce métier dangereux, harassant, moins rémunérateur aujourd’hui avec les quotas et surtout toujours aléatoire, fait de moins en moins d’émules. Il ne reste plus actuellement que dix chasseurs professionnels dans la ville sur quatre cent cinquante habitants. Le métier de chasseur s’accompagne de moments difficiles en fonction des prises, avec cette nécessité, malgré tout, de nourrir toute l’année sa famille, ses chiens.
Aujourd’hui il y a en plus dans le centre ville un supermarché, ce qui change tout. Les habitants ne sont plus dépendants de la chasse et des chasseurs pour manger.
Autrefois, le plus grand prestige revenait ici aux chasseurs, ils étaient les princes locaux, les seigneurs. Actuellement, même si ce métier suscite encore le respect et quelques rares vocations auprès des jeunes, c’est plus l’argent et une situation stable, la capacité matérielle à bien se loger, manger, s’occuper de ses enfants qui est recherchée.
La chasse est devenue pour la plupart un loisir exercé le week end. C’est toujours un bon moyen d’économiser de l’argent en mangeant de manière traditionnelle. Car, comme je vous le disais dans un précédent blog, les prix des produits du supermarché local sont très élevés. Acheminés par bateaux, ces fruits et légumes dont les habitants sont particulièrement friands, mais aussi la viande et le poisson congelés, les pâtes etc. sont en général 25% plus cher qu’au Danemark dont beaucoup de ces produits sont issus.
Lorsque les conjointes des chasseurs ont un travail, cela permet au couple ou à la famille d’avoir cette précieuse stabilité.
Mais nombreuses sont les familles qui vivent ici des mois très difficiles. On se rend beaucoup de service au sein de la population. On donne, on troque, on partage pour s’en sortir. Pour la plupart des familles on ne meurt plus de faim et heureusement les soins médicaux, les médicaments et l’école sont gratuits.
La vraie question qui se pose aujourd’hui à Ittoqqortoormiit, c’est celle de son avenir.
Il passerait plutôt par le développement d’un tourisme lié au fjord, avec des services portuaires complémentés par ce tourisme de croisière peu rémunérateur.
Pour parvenir à développer un vrai tourisme, il faudrait impérativement construire un aéroport pour désenclaver la ville. Cela permettrait aux habitants encore sans emploi de trouver un travail ailleurs, quittant éventuellement Ittoqqortoormiit une partie de la semaine.
De l’avis de plusieurs résidents, c’est à ce prix, semble-t-il, que l’ex-Scoresby se maintiendrait. La ville, qui disposait jusqu’au 31 décembre 2008 d’un centre administratif, est désormais rattachée à une autre municipalité, celle de Sermersooq. Ce qui veut dire qu’il n’y a plus de maire, et que les élus qui représentent Ittoqqortoormiit vont siéger entre autre à Nuuk, la capitale, pour défendre leur ville.
D’autres projets prévoiraient d’automatiser la station météo, il faudrait donc trouver une autre affectation aux quatre personnes qui y travaillent. Ceci après que l’hôpital ait déjà vu ses effectifs presque divisés par deux.
Le gouvernement Groenlandais qui peu à peu voit les subventions danoises se réduire depuis l’autonomie renforcée du pays, doit faire des choix financiers cruels pour demain.
Extrêmement bien située à l’entrée du somptueux Scoresby Fjord, Ittoqqortoormiit doit nécessairement s’ouvrir plus sur l’extérieur, et se servir de ce joyau pour survivre.
Mais sans de nouveaux investissements importants dans des infrastructures touristiques et aéroportuaires, on voit mal comment cette ville conserverait ces jeunes habitants, tous connectés sur facebook. Ils représentent à eux seuls presque la moitié de la population.
Entre tradition et modernité, survie d’une majeure partie de la population et aisance de quelques rares familles qui possèdent la ville, Ittoqqortoormiit, qui signifie la grande maison en groenlandais doit aujourd’hui repousser ses murs et construire d’autres pièces pour préserver son existence.
Cela veut dire aussi tourner définitivement une page de son histoire, ce qui ne sera peut-être pas du goût de tous.
* bateaux de croisière

3 thoughts on “La dernière semaine”

  1. Que du bonheur d’avoir découvert une petite partie de cet immense pays grâce a toi. La vie de ce peuple est intéressante, surprenante parfois, les photos sont magnifiques. Un seul regret que ce soit deja termine (on s’habitue vite a ces nouvelles qui rappelle le livre que l’on ferme et que l’on a hâte de réouvrir pour poursuivre l’histoire) bon retour à la vie urbaine avant de te lire pour un dernier blog, merci de nous avoir fait voyager aussi librement.
    A bientôt. Carole

  2. Merci Vincent pour ce partage d’expérience d’une région du monde que j’ai dans le cœur. C’est bien d’avoir créé un lien de plus avec le monde ancestral où l’on ne trichait pas et où l’on assumait les difficultés face à une nature sublime mais sans pardon devant l’ignorance du terrain… Rien que je ne savais déjà ou presque mais surtout dans un style d’écriture toujours agréable à parcourir. Et tu as très bien décrit les faits en les accompagnant de belles photos que nous découvrirons grandeur nature, pour nous les passionnés de ces terres arctiques… dès que tu feras signe. C’est toujours un plus également, de le lire d’une personne que l’on connaît un peu. Un mois c’est si court mais l’aventure continue… Et pourquoi ne pas essayer d’y passer aussi un hiver (lorsque tu y retourneras le prochain été) ?

  3. Merci Vincent pour ce partage d’expérience d’une région du monde que j’ai dans le cœur. C’est bien d’avoir créé un lien de plus avec le monde ancestral où l’on ne trichait pas et où l’on assumait les difficultés face à une nature sublime mais sans pardon devant l’ignorance du terrain… Rien que je ne savais déjà ou presque mais surtout dans un style d’écriture toujours agréable à parcourir. Et tu as très bien décrit les faits en les accompagnant de belles photos que nous découvrirons grandeur nature, pour nous les passionnés de ces terres arctiques… dès que tu feras signe. C’est toujours un plus également, de le lire d’une personne que l’on connaît un peu. Un mois c’est si court mais l’aventure continue… Et pourquoi ne pas essayer d’y passer aussi un hiver (lorsque tu y retourneras le prochain été) ?

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