logo

Categorie : serie-journal-pahi

18 Déc 1995

Dimanche 19 novembre 1995

Casablanca nous laissera à tous les souvenirs d’une fraternité, d’un accueil, et d’une chaleur humaine retrouvés. Une générosité qui redonne du sens à la vie, en échange du rêve que nous transportons dans nos coques.
Mais il y aura aussi le souvenir de ce jeu qui consiste à jauger l’autre, à le repousser poliment avec le sourire lorsque nous montons dans un taxi ou sollicitons un service. Les marocains sont très pauvres. Si le contact est bon, alors en général les deux parties finissent par s’entendre. Ici, il faut savoir être un peu dur en affaire. En tout cas nous avons réussi à embarquer des vivres pour trois semaines. On a écumé les marchés les moins chers de Casa. Nous aurons de la viande pendant quelques jours après nous pêcherons.
Nous avons quitté le port de Casa à 15h. Cela faisait neuf jours que nous y étions amarrés depuis notre arrivée de Brest. Pourtant on a l’impression d’avoir déjà passé ici des mois. Il faut dire que les journées ont été bien remplies autant que les soirées festives avec les autres bateaux engagés dans cette transat. Sans compter les soirées marocaines chez mes amis français Frédéric et sa femme Isabelle. Douce, souriante et attentionnée, on peut dire que Fred a rencontré une perle.

17 Déc 1995

Lundi 20 novembre 1995

Première nuit en mer et reprise des quarts. Des quarts de quatre heures cette fois. Plus d’efforts, pour plus de réconfort après. L’ambiance à bord est bonne avec Didier et Yann. Pierre-Antoine (« PA », le skipper) et Lionel « Yo » sont comme larrons en foire.
La mer est là pour détendre l’atmosphère. Ce début de la grande aventure se passe bien, les conditions météo étant idéales. La mer est belle et il y a toujours un peu de vent, avec du soleil. Mais il ne fait pas trop chaud.
Dans la nuit, les premiers dauphins de la traversée sont venus nous faire un petit coucou alors que Casa, la mosquée Hassan II, et le phare d’El Hank étaient lentement engloutis par l’horizon. Cette nuit j’ai beaucoup pensé à Deborah, cette belle anglaise.
Je pense que nous nous sentons attirés l’un vers l’autre. Nous avons même finalement réussi à nous parler avant d’appareiller. Quand est ce que je me lancerais avant le dernier moment ?
Grande gueule et en réalité si timide.
A l’occasion de cette première journée cool, nous en avons profité pour nous doucher à l’eau de mer, avant de déguster une super salade de Didier. Ce soir, le soleil se couche dans des nuages gris assez bas. Le temps va, peut-être, changer ?

16 Déc 1995

Mardi 21 novembre 1995

Navigation beaucoup plus rapide avec du vent vers Madère. En l’espace d’une journée nous avons fait plus que depuis notre départ de Casa. « Pahi », notre catamaran trace des surfs à quinze nœuds (environ 30 kilomètres/h). Mais avec une telle vitesse, et des records sans arrêts battus, Didier et Yann replongent petit à petit dans le mal de mer.
Comme entre Brest et Casa et nous ne sommes qu’au début de cette transat. Nuit à la cape devant Madère. Il y a des fortes rafales de vent. L’ensemble de l’équipage est crevé, PA notre skipper est malade, il a une énorme fièvre.
Mais on garde moral et confiance.

15 Déc 1995

Mercredi 22 novembre 1995

Nous longeons la côte pour rejoindre Funchal, le principal port de Madère. Il fait encore nuit. Ce côté de l’île se présente comme une falaise en pente douce sur laquelle des centaines de petites lumières comme des lucioles scintillent. Ce sont des maisons. Presque arrivée au but on découvre un aéroport à flanc de montagne où atterrit, dans un vacarme terrible après une pirouette de voltigeur, un jet.
Arrivée à Funchal vers 10 h du matin.
On a quelques difficultés à caser nos deux coques dans ce petit port, où il y a partout des dessins et des inscriptions sur le quai. Pour tout le monde le mot d’ordre aujourd’hui c’est repos. Pour PA, dès que ce sera possible, un toubib parce qu’il est vraiment mal, il lui faut une bonne dose d’antibiotiques.
Un autre copain de la transat vient faire aussi escale à Madère, le monocoque Alsace. A bord tout le monde à l’air en forme. Il faut dire que la dernière nuit en mer, avec tout ce vent, se négocie mieux avec un sloop.
Le soir même une fête est organisée par « Alsace » qui comme son nom l’indique rassemble des gars du Rhin. L’apéro se transforme en une belle « bordée ». La première partie du voyage est donc dignement fêtée.

14 Déc 1995

Jeudi 23 novembre 1995

Très mal dormi. Cuvée de la cuite de la veille. Visite de Funchal, c’est la première fois que j’entends parler portugais et que je découvre un peu ce peuple. Les rues sont propres, pleines de petits arbres bien ordonnés. C’est calme, paisible.
Quelques cartes postales écrites pour la famille et les amis. Une petite collation avec des produits locaux. Ce soir sans faire une fête comme la veille, nous avons accueilli à bord une équipière d’Alsace et mangé à bord. Bon plat bien roboratif : riz, chorizo.
Le bedon bien rempli, je n’ai pas tardé à aller me coucher.

13 Déc 1995

Samedi 25 novembre 1995

Départ de Madère à 7h00. PA est partiellement retapé. Très vite nous touchons des vents forts, force 6 à 7. Madère disparait rapidement, direction la haute mer, l’océan. Maintenant on est lancé pour la traversée. A bord la vie s’installe à nouveau. Superbe lever de soleil suivi d’un dauphin qui tient à saluer notre départ.
Mise à l’eau de « pulpito n° 1 ». Ce leurre avec un hameçon a pour mission de ramener dans la poêle du bord le maximum de bonites et de daurades. On marche bien depuis notre sortie de Madère, on essaie de rejoindre l’ensemble de la flotte qui est plus au Sud.

12 Déc 1995

Mardi 28 novembre 1995

Mise en route du moteur dans la nuit de lundi à mardi. Il n’y a pas un souffle de vent, c’est la « pétole » comme on dit. Deux ou trois risées d’air tout au plus.
Finalement avec des cumulo-nimbus, ces gros nuages tout en hauteur qui traversent l’atlantique, le vent arrive. On prend des grains sérieux sous ces nuages de sorte que lorsqu’on en sort on est obligé de re-hisser toutes les voiles jusqu’au prochain grain ou là on affale tout.
Finalement, le vent s’est établi au nord-ouest (noroît) aux alentours de 20 nœuds (40 kilomètres/h). Le Pahi fonce à douze, treize nœuds en moyenne. Une allure très confortable puisqu’on a le vent de travers, on est des fois au bon plein même. La mer est peu formée et on trace comme des avions.
La journée se déroule comme ça tranquille, mais c’est quand même dur de reprendre ce rythme plein gaz après ces heures de pétole. Mais au moins on avance.
P.S. : Qu’est ce qu’on pense aux femmes en mer, et à sa famille aussi, c’est fou, on gamberge quoi !

11 Déc 1995

Mercredi 29 novembre 1995

Les jours s’allongent petit à petit sur l’océan, ça c’est de l’hiver !
Encore une grosse journée de pétole. Bains à l’avant du Pahi. On enfile un harnais, on l’attache à une drisse et on se laisse surfer sur le dos entre les coques avant du cata. Un jacuzzi géant. Et aussi une grande toilette générale à l’eau de mer, s’il vous plaît. Une thalasso embarquée.
En fin d’après-midi on a vu un rorqual, type cachalot, d’au moins 10 mètres. Cadeau suprême. Mais après cela, nous avons du affronter notre première nuit difficile, avec la traversée d’un champ de cumulo-nimbus.
Ce qui signifie pour ceux qui sont de quart, multiplier à la hâte les manœuvres d’affalage, se prendre une bonne douche, et remettre ça une fois que le nuage est passé. Jusqu’au prochain coup. Une bonne dépression est en plus en train de nous passer dessus. Il est impossible de faire la route souhaitée. Nous sommes dans la pluie avec rafales assez fortes et des éclairs un peu partout autour de nous. Les manœuvres s’enchaînent. On descend les voiles on les arrise (on les réduits lorsque le vent monte) et on remonte le tout une fois que ça se calme un peu. Le vent n’est pas régulier, de quoi faire rentrer le métier.
Grosse, grosse nuit de fatigue quand même. L’humeur de certains équipiers n’est pas très bonne. C’est dur. On se jette sur la couchette une fois enlevé les cirés.
Mais bon, on est là tous dans la même galère, il faut faire avec maintenant. Pas de dodo possible finalement, il vaut mieux être sur le pont.
La fin d’après-midi avec tous ces épisodes est passée comme une fusée. On a l’espoir d’une nuit un peu plus calme. Il y a quelques trous dans le ciel qui laisse apparaitre des tâches bleues. Mais il n’en sera rien finalement. La nuit sera un peu moins difficile mais tout de même éprouvante.

10 Déc 1995

Jeudi 30 novembre 1995

Ce matin c’est le cadeau. Cap 270°. Nickel. Plein ouest, droit devant nous les Antilles françaises. Encore très loin sur la carte de l’atlantique, mais quand même.
Vent de sud-est établi, régulier. Ca sent l’alizé enfin. Les îles, le soleil, l’amour, la fête….ouahhhh. Séchage général des cirés, et de toutes les affaires humides. Quart au soleil toute la matinée. Aujourd’hui c’est sûr on pêche au moins un thon.
La mer est un peu agitée mais elle a des reflets d’or aujourd’hui. Il fait chaud on est en short, ambiance vacances !

09 Déc 1995

Vendredi 1 décembre 1995

Après une deuxième belle nuit et le petit coup de chien de ces dernières 48h, la vie est belle et nous traçons bien.
Arrêt piscine. Mais pas n’importe laquelle. Pas la piscine olympique. La piscine atlantique. 5350 mètres de fonds, plusieurs milliers de kilomètres de large et de long. De quoi faire quelques brasses. Il ne faut pas laisser échapper ton petit masque vers le fonds !
Surfs derrière Pahi accroché à un bout. Un massage à cinq nœuds, déjà tonique. Repas diététique : carottes râpées avec de l’ail, façon « Yo ». Didier est revenu un peu à lui aujourd’hui. Pendant toute la tempête, il est resté allongé dans sa bannette, paralysé par le mal de mer. C’est dur pour lui. Il avait patiemment construit de ses mains ce bateau pendant des années. Rêver de traverser avec les océans et les mers.
On est vraiment sous le régime des alizés du sud-est maintenant. La soufflerie est bien calée, et nous sommes aussi portés par la mer, c’est le pied.